Chaque hiver, des ouvriers licenciés sont mobilisés pour réaliser des travaux d’utilité publique. Une mesure cantonale qui favorise la réinsertion tout en soutenant associations et institutions.
Dans une halle de la zone industrielle de Sion, trois manœuvres bravent le froid mordant de février. Durant un mois, ils s’activent pour transformer les futurs locaux de l’Archipel. Trop à l’étroit dans les murs des anciens abattoirs, la ressourcerie de l’association s’agrandit avec ce nouvel espace.

Jacques-Alain Rossier, responsable du programme Wintertime, sur un chantier avec des manœuvres touchés par le chômage saisonnier. ©Sacha Bittel
Dans une halle de la zone industrielle de Sion, trois manœuvres bravent le froid mordant de février. Durant un mois, ils s’activent pour transformer les futurs locaux de l’Archipel. Trop à l’étroit dans les murs des anciens abattoirs, la ressourcerie de l’association s’agrandit avec ce nouvel espace.
Pour mener à bien ce chantier, elle peut compter sur le renfort de plusieurs ouvriers du bâtiment actuellement sans emploi. Ces derniers sont assignés via une mesure de marché du travail (MMT), un dispositif du Service de l’industrie, du commerce et du travail (SICT) visant à favoriser leur réinsertion.
Sortir de la dépendance saisonnière
Le programme Wintertime s’ouvre chaque année du 1er janvier au 30 avril. C’est la période creuse, celle où le gel et la neige imposent l’arrêt de chantiers, et où des centaines d’ouvriers subissent un licenciement saisonnier.

© Le Nouvelliste
Ce dispositif fait partie de l’arsenal déployé par le canton du Valais pour lutter contre le chômage saisonnier. L’objectif étant de ne pas rester les bras croisés, mais d’orienter les travailleurs vers un emploi stable ou la pluriactivité. Que ce soit par la formation, des missions temporaires ou des programmes d’occupation.

«En moyenne, en 2025, environ 30% des chômeurs sont issus d’activités soumises à des variations saisonnières, soit les activités du tourisme, de l’agriculture ou de la construction», rappelle David Fellay, chef des offices régionaux de placement (ORP) valaisans. «C’est pourquoi le canton les encourage à la pluriactivité. Par exemple, l’hiver, un maçon peut parfaitement œuvrer pour une société de remontées mécaniques. En élargissant son socle de compétences et ses connaissances, il ne se limitera plus à une seule activité saisonnière.»
Un profil de manœuvre de plus en plus marqué
Dans les régions de Sierre et de Sion, le canton délègue la mise en œuvre de ce programme à l’OSEO. Cet hiver, 23 chômeurs du Valais central prennent part à Wintertime, soit 2% des inscrits du bâtiment dans la région.
Sur le terrain, Jacques-Alain Rossier, responsable du programme, compose avec une équipe au profil changeant: «Avec les années, nous recevons de moins en moins d’ouvriers qualifiés.»
Un constat qui reflète la réalité du marché. Face à la pénurie de main-d’œuvre, les patrons rechignent désormais à se séparer de leurs meilleurs éléments durant l’hiver. Pour s’assurer de les retrouver au printemps, beaucoup font le choix d’annualiser les contrats de travail.
Le programme hérite donc principalement de manœuvres, souvent allophones, dont le niveau de compétence n’est découvert qu’au premier jour de chantier. Pour les encadrer, l’OSEO engage spécifiquement deux contremaîtres pour les quatre mois que dure la mesure. Ce sont eux qui assurent la mise en œuvre technique des travaux.
Pas de concurrence déloyale
Pour Jacques-Alain Rossier, le défi est aussi logistique: «Chaque automne, je cherche un volume de travail correspondant au nombre de participants».
Les équipes s’attellent à des tâches simples comme de la petite maçonnerie, peinture ou remise en état d’aménagements extérieurs. «Nos travaux ne réclament pas un haut niveau de finition», précise le responsable. «Pour la peinture, il s’agira par exemple d’appliquer de la dispersion dans un local technique.»

Statuts, devis, motif: pour chaque chantier, l’OSEO doit montrer «patte blanche». Le canton veille au grain pour éviter toute concurrence déloyale vis-à-vis du secteur privé.
Le garde-fou est strict. Dès que le budget matériel dépasse 5000 francs, une commission tripartite, composée de représentants de l’État, du patronat et des syndicats, doit trancher sur la légitimité des travaux.
Une mesure d’utilité publique
«Nous n’effectuons jamais de mandats pour des privés», rassure Jacques-Alain Rossier. «Notre programme est exclusivement dédié à des tâches d’utilité publique, au profit d’associations, de clubs sportifs ou d’institutions.» L’appel aux structures qui manquent de bras est lancé.

Les bénéficiaires foisonnent, à l’image d’Emmaüs, de chez Paou, du carnaval de Sion, épaulé pour le montage de ses infrastructures, ou encore de l’Archipel, institution sédunoise dédiée à l’économie circulaire. «Wintertime nous a énormément aidés. Sans ce programme, de nombreux projets n’auraient jamais vu le jour», admet Julien Robyr, codirecteur de l’Archipel. «Nous n’avons tout simplement pas les moyens d’engager une entreprise privée.»
Pour les associations, le calcul est simple. Le matériel reste à leur charge, tandis que les salaires sont couverts par l’assurance-chômage. Un «deal» gagnant-gagnant qui permet de transformer l’inactivité forcée de l’hiver en valeur ajoutée pour la collectivité.
Il y a 10 ans, la fin de l’exception valaisanne
En Valais, le chômage saisonnier n’est pas un accident de parcours, mais un pilier structurel porté par le triptyque construction-tourisme-agriculture. Et longtemps, le canton a cultivé une forme de laisser-faire pour ses demandeurs d’emploi. Une fois le licenciement de décembre acté, l’ouvrier goûtait à une paix relative jusqu’au redémarrage printanier. Une «exception» à laquelle Berne a mis fin brutalement en 2014.
Le résultat d’une étude du Secrétariat d’État à l’économie (SECO) accable le Valais et sa pratique de «subventionnement croisé». En clair, les entreprises privées utilisent l’assurance-chômage comme un réservoir de main-d’œuvre «gardée au chaud» durant l’hiver aux frais du contribuable.
Pour preuve, le taux de réembauche par le même employeur est de 42%, contre 14% à l’échelle nationale. Le Valais est sommé de durcir le ton sous peine de voir ses saisonniers déclarés inaptes au placement et privés d’indemnité.
Le SAPIL comme réponse
Pour répondre à cet ultimatum, le projet SAPIL (Saisonnalité Projet Pilote) est dévoilé en novembre 2016. Le paradigme s’inverse. Une «convention d’objectifs» contraignante exige que chaque assuré justifie de huit recherches d’emploi mensuelles, avec interdiction de solliciter le même employeur deux fois.
Les ORP n’hésitent plus à sanctionner dès la première lacune, allant jusqu’à contester l’aptitude au placement des récidivistes. L’objectif est de diminuer le chômage saisonnier en forçant la transition vers des emplois durables ou des doubles activités à l’année.
Un Valais à deux vitesses
En janvier 2026, le Valais compte 7434 chômeurs, soit 216 de plus qu’en décembre. Le taux de chômage grimpe ainsi à 4,1% (+0,2 point).
Une hausse largement saisonnière, liée au ralentissement hivernal des chantiers.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. 1670 chômeurs viennent du bâtiment, soit près d’un quart du total cantonal (22%). En un mois, ils sont 128 de plus (+8,3%). Le phénomène se concentre surtout en Valais central (821 chômeurs issus de la construction) et dans le Bas-Valais (719), deux régions où la progression mensuelle est la plus marquée.
A l’inverse, le Haut-Valais fait figure d’exception. Porté par l’activité touristique hivernale, le chômage y recule légèrement. Une géographie du travail à deux vitesses, partagée entre chantiers à l’arrêt en plaine et activité soutenue dans les stations.



